Journée internationale du travail au Cameroun : le travail des personnes en situation de handicap est-il tabou ?

Tirant ses origines des combats menés par les syndicats américains en 1886 pour obtenir la réduction du temps de travail à huit heures par jour, la journée internationale des travailleurs qui a pris le nom de journée internationale du travail est célébrée de nos jours dans quasiment tout le monde entier. Si on peut remarquer des différences dans la manière dont elle est commémorée d’un pays à un autre, le 1er mai reste dans de nombreux États une journée de lutte pour la prise en considération et l’amélioration des conditions des travailleurs.

S’agissant particulièrement du Cameroun où on a progressivement dérivé vers la fête du travail, chaque année un thème est décliné à partir du thème général proposé par l’Organisation Internationale du Travail (OIT).  « Tripartisme et cohésion sociale »en 2012, « Travail décent et lutte contre la corruption » en 2013, « Travailleurs : ensemble luttons contre le VIH/SIDA en milieu professionnel » en 2014, et « Dialogue social : facteur de promotion du travail décent et de progrès socio-économique au Cameroun » en 2018 sont quelques thèmes sous lesquels ont été placés la journée internationale du travail au Cameroun. Pour cette année, le thème retenu est «Protection du travailleur : vecteur de justice sociale et de travail décent au Cameroun».

Si la portée et l’importance de traiter des questions sous-jacentes à ces sujets sont indéniables, on ne saurait cependant s’empêcher de se poser la question de savoir pourquoi est-ce qu’on ne traiterait pas spécifiquement du cas des personnes vivant avec un handicap. Peut-être parce que nous sommes nombreux à l’être, peut-être parce que nous faisons partie des catégories sur lesquelles il est prioritaire de se pencher si l’on s’en tient aux différents discours d’avant et après élections. Peut-être encore parce que nous restons persuadés que si l’opportunité était donnée à plus de personnes vivant avec un handicap d’avoir un emploi stable et décent elles pourraient contribuer à la création de richesses au même titre que des personnes valides.

132ème édition de la Fête du Travail

Ils seront certainement nombreux à soulever le fait que des textes prévoient le recrutement ou l’insertion socio-professionnelle des personnes vivant avec un handicap, ce qui n’est pas faux. Il ressort en effet de l’article 38 (2) de la loi du 13 avril 2010 portant protection et promotion des personnes handicapées que : « À qualification égale, la priorité du recrutement est accordée à la personne handicapée». L’alinéa 3 quant à lui dispose que : «En aucun cas, le handicap ne peut constituer un motif de rejet de leur candidature ou de discrimination». En continuant de lire cette loi on constate que les emplois protégés sont prévus pour celles dont la sévérité du handicap ne leur permet pas d’affronter les conditions normales de travail en milieu naturel. Selon l’article 39(2), «est réputé emploi protégé le poste de travail aménagé en tenant compte des possibilités fonctionnelles et des capacités de rendement de la personne handicapée».

Ces dispositions qui méritent d’être appréciées à leur juste valeur sont incontestablement louables, bien qu’il soit dommage de constater que dans la pratique les choses sont toutes autres. Des exemples de cas vécus peuvent être cités à n’en point finir. À égalité de compétences l’on constate que la priorité du recrutement est à la faveur de la personne « valide ». Peut être par compassion ou pour motif réel, plusieurs personnes handicapées moteur se sont entendues dire à maintes reprises que leur candidature ne pouvait être retenue en raison des dépenses que nécessitait l’aménagement d’un espace de travail qui tiendrait compte de leur déficience. Quid donc des emplois protégés prévus par la loi ?

Dans cette quête d’un emploi stable et décent, nombreuses sont les personnes vivant avec un handicap qui s’entendent poser la question de savoir pourquoi elles n’envisagent pas l’auto-emploi. Beaucoup y ont certainement pensé, mais la création d’une activité nécessite de disposer d’un budget plus ou moins conséquent selon le cas. Quand pour certains la gestion des charges quotidiennes est loin d’être évidente, il est difficile et voir impossible d’envisager de faire une épargne à investir dans un projet. Certes les textes prévoient l’octroi de l’aide à l’installation, mais comment en faire bénéficier toutes les personnes nécessiteuses ?

Alfred MBOCK, avocat au barreau du Cameroun

Alors nous en venons ces derniers temps à nous poser la question de savoir pourquoi le télétravail n’est pas prévu et encadré par le code du travail camerounais. Ce mode de travail serait pourtant une solution pratique, économique et bénéfique tant pour les personnes vivant avec un handicap que pour l’État et les entreprises publiques, parapubliques et privées. Les personnes dont l’invalidité est sévère pourraient travailler de chez eux et se sentir utiles pour la société. Les entreprises ne seraient donc pas dans l’obligation d’aménager leurs locaux d’une manière spécifique notamment pour des salariés à mobilité réduite. De nombreuses personnes en situation de handicap cesseront ainsi d’être des charges pour devenir des acteurs du développement du pays, ce qui ne serait pas sans conséquence sur la réduction fut-elle minime du taux de chômage.

En ce qui concerne les personnes dont le handicap n’empêche pas d’évoluer au sein d’un environnement de travail normal, pourquoi ne pas imposer un quota d’emploi en entreprise aux structures publiques, parapubliques et privées et prévoir de lourdes sanctions en cas de manquement ? Autant de questions qui pourraient être débattues en prélude d’une journée internationale du travail placée sous un thème qui annonce clairement la problématique du travail des personnes en situation de handicap au Cameroun, et non pas au lendemain de cette journée comme cela fut le cas en 2017 avec l’organisation d’une conférence débat sur le thème «Enjeux, défis et perspectives de l’emploi des personnes handicapées au Cameroun ». Qu’on ne se voile pas la face, quel crédit accorde-t-on aux résolutions et recommandations issues des activités menées au lendemain du 1er mai ? Mais avant d’en arriver là peut-être faudrait-il au préalable que le code du travail soit prioritairement modifié en son article 2 (2) qui stipule que : «le travail est un droit national pour tout citoyen adulte et valide». Dans le même sillage il faudrait que l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle des personnes vivant avec un handicap soit encouragé afin qu’on ait plus de Janvier NGALLE au Cameroun. Sur ce point précis les parents ont un rôle majeur à jouer, car étant les mieux placés pour encourager et soutenir leurs enfants afin qu’ils puissent transcender le handicap qui est la leur.

2 réflexions sur “Journée internationale du travail au Cameroun : le travail des personnes en situation de handicap est-il tabou ?

  1. Une analyse porteuse d’une critique des plus pertinentes sur cette bien triste réalité qu’est l’exclusion des personnes en situation d’handicap.
    A ce propos, l’exemple camerounais rappelle une tendance propre à beaucoup de pays africains, à savoir celle de concevoir des textes de loi dont la juste et généreuse protection n’a d’égal que leur scandaleuse et accablante inapplication. Ce faisant, les handicapés censés être protégés par la loi, se trouvent livrés à eux-mêmes. Quand bien même ceux-ci voudraient être utiles à la société, on leur ferme des portes comme pour les inciter à une passivité qu’ils ne désirent pas. Ce qui prouve bien que plus que de beaux discours et des textes de lois, il faut une véritable volonté politique.

    Au passage, j’ai beaucoup apprécié la contradiction relevée dans l’article 2 du Code du travail qui illustre sans doute à quel point les autorités n’ont pas encore accordé à ce défi toute l’attention qu’il mérite sinon elles auraient traqué toutes les mentions contradictoires de ce type.

    Quoi qu’il en soit, merci pour cette lecture !

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  2. Merci pour cette belle contribution qui est des plus pertinentes. Des efforts sont à fair. Plus nous relèverons et dénonceront les incohérences et inégalités parfois criardes, et meilleures seront nos chances de parvenir à de réels changements.

    Aimé par 1 personne

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